Bernard Lututala Mumpasi - Professor/researcher

Bernard Lututala Mumpasi - Professor/researcher

Oraison Funèbre Administrateur du Budget - Université de Kinshasa, 2006

ORAISON FUNEBRE DU RECTEUR DE L'UNIVERSITE DE KINSHASA, LE PROFESSEUR BERNARD LUTUTALA MUMPASI AUX OBSEQUES DE MONSIEUR EUGENE IMANA NKANDA, ADMINISTRATEUR DU BUDGET DE L'UNIVERSITE DE KINSHASA, DECEDE LE 30 AVRIL 2006

 

L'Université de Kinshasa est de nouveau en deuil. Depuis le dimanche 30 avril à deux (2) heures du matin, elle a perdu un membre de son Comité de Gestion, son Administrateur du Budget (AB), Monsieur Eugène IMANA NKANDA. Et c'est pour lui rendre un dernier hommage, que nous sommes rassemblés ici, et que j'ai la lourde responsabilité de prononcer cette oraison funèbre. Une lourde responsabilité quand on sait que c'est pour la première fois que notre université perd un membre de son Comité de Gestion en plein exercice de ses fonctions. Et parce que Monsieur l'AB qui nous quitte n'était pas seulement pour nous membre du Comité de Gestion un collègue, mais bien plus un ami. J'ai donc eu de la peine à structurer ma pensée pour rendre compte de la douleur que nous ressentons tous, je l'espère. Je voudrais néanmoins m'efforcer à réfléchir à haute voix sur cette mort qui accable presque chaque mois ici à l'UNIKIN (Université de Kinshasa), à décrire la perte que la mort de Monsieur l'AB Eugène IMANA NKANDA constitue pour notre université, et à lui dire quelques mots d'au revoir.

 

Mesdames et Messieurs,

 

Il ne se passe presque plus un mois sans que notre université perde un de ses membres, qu'il s'agisse d'un membre du corps enseignant, du corps administratif, technique et ouvrier ou d'un étudiant. Il y a à peine trois (3) semaines, nous pleurions le Dr IMBAMBO de la Faculté de Droit, et le même jour un étudiant, écrasé par le véhicule à bord duquel il avait pris place, avec ses autres camarades étudiants, pour accompagner le Dr IMBAMBO à sa dernière demeure. Aujourd'hui, c'est Monsieur l'AB IMANA que nous pleurons, et juste après cette cérémonie, ce sera le Directeur ... dont le corps se trouve à la morgue de nos Cliniques Universitaires depuis cette nuit.

Toutes ces morts traduisent notre impuissance naturelle face à la mort. L'homme, c'est vrai, n'a pas encore vaincu la mort ; il la subit et l'attend venir. Ceci nous est rappelé à chaque circonstance de la mort, dans les homélies, dans les chansons et oraisons funèbres, dans les témoignages. Les mêmes mots reviennent à chaque fois, et les mêmes mots reviendront lorsque nous-mêmes serons appelés à rejoindre ceux et celles qui nous ont précédés. Et puisque nous ne pouvons pas vaincre la mort, nous lui cherchons une signification, nous la maudissons, parce qu'elle nous arrache des êtres chers.

Personne ne devrait donc être insensible face à la mort d'un être cher, d'un être tout court. Au contraire, c'est un moment pour lui rendre hommage, pour tout ce qu'il aura été durant sa vie. Et dans le cas d'espèce, pour tout ce qu'il aura apporté à notre université.

 

Mesdames et Messieurs,

 

Nous sommes tous réunis ici parce que nous constituons une communauté universitaire, une communauté d'hommes et des femmes qui passent toute leur vie à oeuvrer ensemble pour une cause : faire fonctionner l'université. La mort de tout membre de notre communauté doit donc être l'affaire de tout le monde. Elle doit être un moment, je l'ai dit, pour exprimer toute notre reconnaissance à l'endroit de la personne qui nous quitte, et qui aura apporté ce qu'il aura pu pour que cette université fonctionne. Et ceci concerne tout le monde : nos balayeurs, nos menuisiers, nos safs, nos comptables, nos administratifs, nos enseignants, notre personnel soignant, nos étudiants. Car toute vie est sacrée.

 

Mesdames et Messieurs,

 

Si, de plus en plus, la mort d'un membre de notre communauté, même celle de ceux qui sont appelés à la diriger, n'émeut que peu de personnes, c'est que nous sommes là devant une dérive suicidaire de notre communauté. Une dérive par rapport à nos valeurs congolaises et coutumières que nous enseignons pourtant dans nos facultés, selon lesquelles la mort, toute mort, même celle des personnes que l'on ne connaîtrait pas, est vénérée. Une dérive de notre communauté, qui l'est de moins en moins, pour n'être plus qu'un lieu et une instance où se rencontrent des personnes aux intérêts divergents et parfois contradictoires. Une dérive ou une lacune de nos programmes d'enseignement qui n'arrivent pas à former les étudiants respectueux d'abord et avant tout de la personne humaine, et des personnes qui se sacrifient pour leur formation, des valeurs universitaires.

Notre pauvreté explique-t-elle cette insensibilité face à nos valeurs, à notre mission, et à la nécessité de former une communauté ? Je ne le pense pas. Car normalement, c'est dans les malheurs, y compris la pauvreté, que nous devrions nous souder les coudes pour affronter la vie. Cette effort collectif, l'université a et aura longtemps du mal à le fournir pour défendre ses intérêts. Il est pourtant un impératif, cet effort collectif, car nos stratégies individuelles de survie, en ordre dispersé, ne parviendront pas à hisser l'université à la place qu'elle mérite dans notre société, et donc à protéger les droits de chaque membre de notre communauté universitaire dans une société congolaise qui ressemble fort bien à une jungle où il n'y a point de pitié pour les plus faibles, entendez les non-détenteurs du pouvoir. Pour mériter une fois pour toutes de la Nation congolaise, nous devons d'abord nous valoriser nous-même, nous montrer crédible vis-à-vis de cette société, forger une vraie communauté, au sens sociologique et juridique du mot, qui lutte pour une cause commune, et dans l'acceptation des règles de fonctionnement de toute société humaine. Et l'université a les siennes, comme elle a ses valeurs que toute personne qui se veut membre de la communauté universitaire doit incarner. Et nous devons, en tant que premiers acteurs de l'université, oeuvrer d'abord pour sa réhabilitation.

Aujourd'hui, nos mots n'émeuvent plus, à cause de cela. Nos discours alarmistes, sur l'avenir sombre de notre université à cause de ces morts, ne sont pas compris, peut-être même pas entendus. Parce que nous mêmes avons trahi l'université. Voilà pourquoi, tout universitaires que nous sommes, nous ne parvenons pas à reculer la mort de nos membres, à les faire vivre plus longtemps. Pour avoir cessé d'être une vraie université, nous subissons la mort comme dans toute autre catégorie de notre société congolaise, nous qui sommes censés mettre au point des thérapeutiques, des appareils, des conditions médicales nécessaires pour reculer la mort, à défaut de la vaincre. Et nos brillants médecins de nos Cliniques Universitaires ne peuvent que constater à chaque fois l'irréparable.

Telle est, mesdames et messieurs, et chers membres de la communauté universitaire, l'analyse qu'il faut faire de la mort inopinée et franchement précoce de notre Administrateur du Budget. Car sa mort traduit l'incapacité du Comité de Gestion, qui le voyait souffrir et lutter, à lui trouver des moyens financiers pour des soins appropriés. Et pour cause ? Elle traduit aussi le manque d'empressement du Gouvernement à trouver des solutions aux nombreux cas des membres de notre communauté qui attendent d'être évacués pour des soins appropriés. La preuve est ce que nous déplorons : le nom de Monsieur l'Administrateur du Budget figure bel et bien sur la liste des personnes qui attendent des moyens financiers du Ministère du Budget pour leur évacuation en Afrique du Sud. Si nous étions une communauté universitaire respectée, les choses se feraient avec empressement. La mort de notre AB traduit aussi l'état de délabrement de nos Cliniques Universitaires, voulu en partie par nous-même de la communauté, au point d'y assister impuissants à la mort de tant de membres de notre communauté universitaire. Car pourquoi aller se faire soigner en Afrique du Sud, par des médecins formés à l'Université de Kinshasa, alors qu'il eût suffit de réhabiliter de fond en comble nos Cliniques Universitaires ?

 

Cher Monsieur l'AB Eugène IMANA NKANDA,

 

Avec toi, nous faisions hier au Comité de Gestion toutes ses réflexions. Et nous regrettions amèrement cette situation. Aujourd'hui, toi aussi tu viens d'en être victime. Demain, ce sera peut-être un autre membre du Comité de Gestion, et certainement un autre de la Communauté Universitaire. Nous essayons de poursuivre le combat, pour tenter de te donner suffisamment de temps avant de nous accueillir là où tu nous précèdes. Même si nous savons que c'est justement ce combat qui risque de nous emporter. C'est pourquoi, il ne nous reste plus qu'à te rendre hommage pour tout ce que tu as apporté à notre Comité de Gestion et à notre université.

Tu as en effet beaucoup cru en la noblesse et l'avenir de cette université. Et tu l'as servi en gravissant tous les échelons de la carrière d'un agent administratif de l'université congolaise. En effet, après tes études primaires à ... que tu termines en ..., tu as poursuivi des études secondaires, puis des études universitaires à ... que tu termineras avec ... S'ouvre alors devant toi une carrière que tu as su jalonner sans trop d'entraves, à cause de ton assiduité et ton dévouement au travail. Tu seras en effet recruté ...

 

Cher Monsieur l'AB Eugène IMANA NKANDA,

 

Pendant une année et deux mois, nous avons travaillé ensemble, dans un esprit d'équipe, avec un idéal commun axé prioritairement, et presque exclusivement, sur l'intérêt de l'université. Quelques fois, tu t'es plain de ce sacrifice immense de nos vies pour cette université. Et souvent, tu t'es révolté de l'insouciance de notre communauté universitaire face à ce sacrifice. Nous en avons la preuve aujourd'hui. Malgré cela, c'est toi qui nous encourageais constamment au Comité de Gestion durant les moments où nous étions abattus, car nous sentant incompris et même vilipendés par la communauté universitaire. C'est toi qui nous rappelais à tout moment que nous devrions poursuivre notre action, car nous sommes propres et parce que DIEU, ne cessais-tu de nous dire, béni constamment notre action à la tête de cette université.

Tu nous quittes, Monsieur l'AB, alors que nous nous apprêtons à exécuter le plan de réhabilitation et de redynamisation que, pendant une année, nous avons formulé pour notre université. Tu n'auras donc pas savouré le pas, si petit soit-il, que nous avions décidé de faire faire à notre université durant notre mandat. C'est là que ta perte est lourde : car notre université a besoin des membres comme toi qui se consacrent entièrement à son bon fonctionnement, et non ceux qui la trahissent et la fragilisent à tout moment.

Par reconnaissance à ta contribution, nous prenons l'engagement, aujourd'hui, de ne pas baisser les bras, nous tes collègues du Comité de Gestion. Ce serait te trahir ! Tout en pleurant ta disparition de nos vues, laisses-nous te lire, nous tes collègues du Comité de Gestion, ce beau poème de ... qui traduit ce que nous ressentons et l'engagement que nous prenons : ...

 

Que ton âme repose en paix !

 

 

Professeur Bernard LUTUTALA MUMPASI

Recteur de l'Université de Kinshasa



24/08/2013
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